*Dark arpentait nerveusement la Taverne des Mercenaires, le dos courbé, les yeux tournés vers le sol.
Certes, c'est là un beau parquet que celui qui recouvre le sol de notre Taverne, mais son attitude était telle qu'elle semblait presque s'y user les yeux.
Soudain, elle releva brusquement la tête, s'approcha en toute hâte d'un des panneaux, décrocha son propre parchemin et s'assit à même le sol.
Puis, elle sortit de sa bure un petit rouleau de tissu.
Elle le déroula calmement, dévoilant alors un petit nécessaire à calligraphie.
Elle s'empara fébrilement d'une mince plume de tofu et la trempa, sans même prendre la peine de la tailler, dans le minuscule encrier qui reposait au creux du tissu.*
"Je viens à l’instant même de relire mon précédent parchemin…. « Amour du travail bien fait, Calme, Persévérance» Et cætera, et cætera...
Mon Dieu, je me fais l’effet de ces tristes orateurs qui ne parlent que pour eux-mêmes et aiment à se complimenter et à se parfaire dans leur pédantise…
Je me suis promise de rendre compte ici de la vérité et cette vérité je compte l’épouser dans son ensemble. Omission n’est pas mensonge… ce fut là l’un de mes adage pendant de longues années. De longues années d’obscurantisme. Aujourd’hui, je sais à quel point je me suis fourvoyée et que la vérité ne peut être qu’entière.
Aussi, je me dois de reprendre mes précédentes assertions, non contente de mes qualités, n’en reste pas moins que je possède aussi bien des défauts. Par lequel commencé ? Ahhh, ils sont foule ! Je vois défiler tous ces mots sous mes yeux : gourmandise, jalousie, fierté, orgueil, impatience, lunatisme, témérité… et j’en passe …
Mais chaque chose en son temps, prenons les un par un. Ce jour, je me pencherai sur ma fierté et ces bouffées d’orgueil qui encore maintenant reviennent parfois troubler mon humeur."
*Dark s'interrompit un instant, stoppant la course de sa plume sur le parchemin, un doux sourire méditatif sur les lèvres.
Ah ! Que soit béni ce jour où le caquet de la grande Dark fut rabattu et où son orgueil fut bafoué!
Oui, béni soit ce jour et béni soit son protagoniste...*
"Un jour que je venais de passer tout l’après-midi dans une taverne d’un aspect peu engageant, je fis une rencontre dès plus formatrice et qui, je m’en rends bien compte à présent, fut d’un impact considérable sur mon caractère. Ce jour-là, j’avais rivalisé en pitreries avec un jeune blanc-bec dont j’ai oublié jusqu’au visage, et je m’apprêtais à quitter l’assemblée après avoir déclamé une dernière réplique cinglante et spirituelle à souhait. Je me rengorgeais d’avance de cette sortie triomphante et savamment préparée. Mais, alors que j’étais sur le point de franchir le seuil de la Taverne, la porte me sembla comme bloquée. Je ne mis pas longtemps à comprendre qu’une personne désireuse d’entrer boire une choppe essayait de rentrer. Agacée par ce contretemps, je tentais de forcer le passage, peu regardeuse de cet inconnu que je destinais à faire connaissance avec le bois rugueux de la porte battante.
Mais, désagréable surprise, ce fut moi qui goûtais ce douloureux contact et allais m’étaler de tout mon long sur le sol crasseux de la Taverne, toute ma superbe noyée sous les quolibets des clients hilares.
La porte battante, tout en m’envoyer valser, avait laissé place à une haute silhouette. Le nouvel arrivant était drapé d’une sorte de bure délavée qui retombait en amples plis sur son corps décharné. Maigre, il l’était, cela ne faisait aucun doute, et l’on apercevait distinctement ses épaules saillantes, cela malgré l’épaisseur du vêtement dont il était recouvert. Avec des gestes calmes, empreints tous à la fois de sagesse et de froideur, il abaissa sa capuche et découvrit ainsi son visage à l’assemblée.
«
- Bien le bonjour à vous, dit-il en parcourant la salle du regard, et bien le bonjour à toi, hardie impudente, conclut-il en s’arrêtant sur moi. Insolente, c’est donc ainsi le peu de cas qu’on fait de l’hospitalité chez toi ?Sa physionomie, si elle n’était pas repoussante, n’en était pas pour autant bien engageante. Ses traits semblaient avoir été taillés dans du roc par un artiste mal habile et ses yeux, enfoncés sous des arcades sourcilières prononcées, semblaient à l’affût, scrutateurs ; deux lacs d’un bleu océan dans lesquels je crus un instant m’être noyée.
Je sortis de ma torpeur et, constatant que j’étais encore à terre, dans une posture humiliante, le rouge me vint aux joues.
- C’est ainsi que j’accueille les étranges qui ne savent pas reconnaître aux habitués d’un lieux leur droit d’ancienneté. La moindre des choses eut été de me laisser sortir avec déférence. Sur ces quelques paroles lâchées avec morgue, je me relevais prestement et lui fis face.
- C’est là tout ce que tu as à dire ? me fit le vieil homme, sensiblement agacé. Je sentais confusément que j’étais allée trop loin mais, la rage et la honte m’aveuglant, je ne pris plus garde à mon outrecuidance et persévérais dans cet absurde entêtement.
- Oui vieillard. A présent fais place à la jeunesse et laisse moi passer. Tu me bouches le passage, j’ai à faire. Folle que j’étais de prononcer de telles paroles ! Je ne voyais pas les regards alarmistes que me lançait le tavernier, ni l’attitude fuyante et tout à la fois respectueuse des habitués.
Si seulement …
A peine avais-je fait un pas en direction de la sortie que l’inconnu me saisit brusquement le poignet. Sa main était froide, sèche, mais surtout étonnamment vigoureuse. Avec des gestes précis, dénotant une grande expérience du combat rapproché, il me fit pivoter sur moi-même, m’amenant contre lui, et me tordit le bras droit dans le dos. Puis, avec autant d’habileté que de rapidité, il fit glisser de son autre main une dague sous ma gorge et me força à m’agenouiller en exerçant une forte pression à l’arrière de mes genoux.
Tout ceci se fit en un battement de cil et, une fois à terre, je ne pus retenir un cri de douleur, sentant mon épaule sur le point de se déboîter. Je suffoquais de peur au contact de sa lame qui râpait mon coup et, l’espace d’un instant, je crus que j’allais me trouver mal.
- J’attends tes excuses, insolente effrontée. Voyant que je restais muette, il appuya plus fortement sa lame et je sentis l’acier entamer ma chair. Un mince filet de sang me coula entre les seins et vint tacher mon vêtement.
- Seras-tu donc assez sotte pour accorder plus de valeur à ton orgueil mal placé plutôt qu’à ta propre vie ? Ses mots furent pour moi comme autant de dagues enfoncées dans mon âme. Ecarlate d’humiliation, je cédais.
- Je m’excuse, balbutiais-je, les mâchoires serrées.- Tu t’excuses ? … C’est un peu trop facile de s’excuser soi même me semble-t’il.Un lourd silence s’ensuivit.
- J’attends toujours gamine !- Excusez moi, grommelai-je avec autant de rage que de peur.- Et voilà que maintenant elle me donne des ordres, railla le vieil homme, le temps presse et j’attends toujours !- Veuillez m’excuser !- Mais encore ?- Je vous prie de bien vouloir m’excuser, articulais-je péniblement, le visage d’un beau rouge carmin.- Et bien enfin, nous y serons tout de même parvenus.Puis, se tournant vers le tavernier, il reprit :
- Tomasu, je ne te savais pas si tolérant en matière de clientèle. Voilà là une jeunette qui a encore beaucoup à apprendre pour ce qui est des règles de savoir-vivre et d’hospitalité.Je m’étais relevée, non sans mal, une main tremblante serrée sur ma gorge. Je jetais un dernier regard à cet inconnu puis sortis en toute hâte, mis courant mis trébuchant, la peur au ventre. J’allais attendre ma mère à la sortie de son contrat et ne lui soufflait mot de mon aventure, ayant au préalable enfilé une chemise propre.
Ce vieillard, je ne l’appris que bien plus tard, portait le nom de Tasraëhl… Tasraëhl, ce voyageur de grands chemins dont la renommée s’étendait bien au delà des simples frontières de nos terres amakniennes, Tasraëhl, ce mercenaire accompli auprès duquel les plus grands venaient demander conseil, Tasraëhl, ce marin dont le nom retentissait sur les flots des sept Mers de notre Monde ... Tasraëhl ... mon futur Maître.